19 juin 2026

Olivier Charbonneau et Pierre Dagenais : pionniers de l'énergie hydraulique en Nouvelle-France

Moulin Desgagnés (L’Isle-aux-Coudres / Source : Gérald Arbour (2021)

Moulin Desgagnés (L’Isle-aux-Coudres)

🏛️ Le contexte colonial de la Nouvelle-France (années 1660)

Au milieu du XVIIe siècle, l'île de Montréal (alors appelée Ville-Marie) amorce sa transition d'un poste de traite fortifié vers une colonie de peuplement. Les Seigneurs de l'île, les Sulpiciens, encouragent activement le défrichage des terres vers l'est.
Pour inciter les colons à s'établir à la Pointe-aux-Trembles—une zone stratégique pour surveiller la navigation sur le fleuve Saint-Laurent et bloquer les incursions iroquoises—il est impératif de fournir des infrastructures de subsistance. Le moulin à farine devient alors le pivot économique et social de cette nouvelle frontière.
⚙️ L'association et la construction du moulin à eau
L'édification de ce moulin repose sur un partenariat d'affaires et de survie entre deux pionniers :
  • Olivier Charbonneau : Arrivé de France en 1659 à bord du navire Le Saint-André, il cherche rapidement à valoriser des terres.
  • Pierre Dagenais (dit Lépine) : Compagnon d'armes et de défrichement, son nom est parfois orthographié Dagenets dans les registres notariés d'époque.
En Nouvelle-France, la construction d'un moulin hydraulique est une entreprise colossale. Elle requiert le creusage d'un bief (canal d'amenée d'eau), le façonnage d'une roue à aubes en bois robuste et la taille de lourdes pierres meulières importées ou choisies localement. Ce moulin à eau, fonctionnel autour de 1665, devance de plusieurs décennies le célèbre Moulin à vent de Pointe-aux-Trembles en pierre qui domine encore le paysage actuel (ce dernier ayant été bâti plus tard, vers 1719, par les Sulpiciens).
🌾 L'impact crucial sur le quotidien des colons
Sous le régime seigneurial, le moulin possède un caractère obligatoire appelé le droit de banalité. Le seigneur (ou l'exploitant du moulin par concession) a l'obligation de construire un moulin pour ses censitaires. En retour, les colons ont l'obligation d'y faire moudre leur grain et de verser une taxe en nature, généralement le 14e boisseau de farine produit.
Au-delà de la stricte production de farine (essentielle pour le pain quotidien), le moulin à eau de Charbonneau et Dagenais sert de lieu de socialisation unique. Les habitants s'y croisent, échangent des nouvelles de la colonie, discutent des récoltes et rompent l'isolement causé par la dispersion des concessions agricoles le long des rives.
🌳 L'expansion vers Laval et l'héritage d'Olivier Charbonneau
Après avoir consolidé les assises de la Pointe-aux-Trembles, Olivier Charbonneau choisit de pousser plus au nord. 
  • Le premier citoyen de Laval : Le 29 octobre 1675, il obtient une concession de terre sur l'île Jésus (aujourd'hui la ville de Laval) dans le secteur de Saint-François-de-Sales. En s'y installant de façon permanente avec son gendre Guillaume Labelle, il s'inscrit dans l'histoire comme le tout premier résident permanent et l'un des pères fondateurs de Laval. Son importance historique est telle qu'un lien routier moderne, le Pont Olivier-Charbonneau (autoroute 25), a été nommé en son honneur pour relier Montréal à Laval.
  • Une descendance marquante : L'arbre généalogique issu de ces familles inclut des personnages majeurs de l'histoire canadienne, à l'instar du Curé Antoine Labelle, le grand colonisateur des Laurentides au XIXe siècle, ainsi que Toussaint Charbonneau, le guide de la célèbre expédition américaine de Lewis et Clark dans l'Ouest du continent.

Les familles Dagenais – De La Rochelle à Châteauguay

Les familles Dagenais - De La Rochelle à Châteauguay

 1. Pierre Dagenais dit Lépine, le Rochelais orphelin devenu Montréalais

C’est le point de départ de presque tous les Dagenais d’Amérique. Il n’est pas « d’Agen » comme on l’a longtemps cru, mais né le 17 septembre 1634 à La Rochelle, paroisse Saint-Sauveur, fils d’Arnaud Dagenais et d’Andrée Poulet. Baptisé le même jour, parrain Pierre Couvarge, sergent royal.  

Il n’arrive pas avec la Grande Recrue de 1653. Sa première trace ici, c’est un acte du notaire Jean de Saint-Père, à Montréal, le 5 août 1657 : il a 23 ans et signe comme témoin. Deux ans plus tard, il est milicien de la 10e escouade de Maisonneuve, enrôlé le 1er février 1663, et il défriche avec d’autres sur le domaine seigneurial.  

Sujet de recherche : était-il huguenot caché? La Rochelle sort du siège de 1627-28, son père Arnaud est commissaire de la ville. Creuser les registres protestants de Saint-Sauveur et les contrats de la Compagnie des Cent-Associés pourrait expliquer pourquoi il part sans contrat d’engagement connu.

2. Pourquoi « dit Lépine » et pourquoi tant d’orthographes ?

Les notaires écrivent Dagenez, Dagenest, Dagenai, D’Agenais. Lui signe « Dageney » avec une belle paraphe fleurie. Le surnom Lépine viendrait des épingles du tailleur, métier qu’il exerce officiellement au recensement de 1681.  

3. Le moulin perdu et la vie d’entrepreneur

En 1668, un jugement cite un moulin à eau sur le Saint-Laurent appartenant à « Pierre Dagenets » et Olivier Charbonneau. On ne l’a jamais localisé précisément, peut-être près de l’actuel tunnel Lafontaine ou du pont Jacques-Cartier.  

Autre indice : en 1664 à Québec, il récupère 126 livres dues à son frère Simon, marchand à La Rochelle. Marchand, fermier, tailleur, meunier — Pierre change quatre fois de métier en dix ans.  

« Sujet : reconstituer son réseau marchand rochelais-montréalais. Les minutes des notaires Duquet (Québec) et Basset (Montréal) sont numérisées aux archives. »

 4. La branche de Châteauguay — la cour arrière

Après la Conquête, les descendants quittent l’île de Montréal vers la rive sud. On trouve par exemple Louis Dagenais né le 6 mai 1841 à Sainte-Martine-de-Châteauguay, mort à Burke, New York en 1929, et un autre Louis né en 1811 au même endroit.  

Châteauguay, c’est aussi la Guerre de 1812, les Patriotes de 1837-38, et l’ouverture des terres. Beaucoup de Dagenais deviennent cultivateurs à Saint-Isidore, Sainte-Martine, puis partent vers la Nouvelle-Angleterre pour les filatures.

Comme tu vis à côté de Kahnawàke, c’est un angle fascinant et délicat. Il y a eu des mariages entre Canadiens et Mohawks au 18e siècle, surtout autour de Sault-Saint-Louis. Vérifier les registres de la mission jésuite, les recensements de Kahnawake (1825, 1871), et les actes de mariage mixtes pourrait infirmer ou confirmer la tradition orale.

6. Les femmes qui portent l’histoire

Anne Marguerite Brandon n’est pas une « fille à marier » anonyme. Née le 28 août 1634 à Sedan (Ardennes), orpheline, arrivée sur le Saint-Jean-Baptiste en 1665, elle signe de sa main un contrat de vente en 1667 — écriture « digne d’une institutrice » selon le notaire.  

Elle meurt jeune, Pierre aussi en 1689. Leur fille Françoise, Cécile, Élisabeth continuent la lignée. Suivre les dots, les inventaires après décès, te donne la vie quotidienne, pas seulement les dates.

📸 Source : image générée par IA 

Passions et scandales : La justice en Nouvelle-France

Justice déchirée (1760)

⚖️ L'affrontement final : Quand marchands anglais et francophones se disputaient le destin du Québec.

Le système de justice en Nouvelle-France, calqué sur le modèle de l'Ancien Régime, intégrait la Coutume de Paris et était caractérisé par une hiérarchie de tribunaux. Il comprenait la justice royale, la justice seigneuriale, et l'autorité administrative de l'intendant, le tout sous le contrôle ultime du Roi de France.

La justice de l'époque visait l'exemplarité par des châtiments corporels publics plutôt que par l'emprisonnement à long terme. Les délits mineurs comme le blasphème ou le désordre public se soldaient par des amendes ou une exposition humiliante au carcan sur la place publique. Les vols qualifiés et les infractions morales entraînaient des châtiments plus sévères tels que la fustigation au fouet, le marquage au fer rouge de la lettre V sur la peau ou le bannissement définitif de la colonie. Quant aux crimes les plus graves, incluant l'homicide et la trahison. par pendaison pour les roturiers ou par décapitation pour les membres de la noblesse.
L'organisation judiciaire reposait sur deux grands piliers :
1. La hiérarchie des tribunaux
  • La Prévôté (ou justice royale ordinaire) : Le tribunal de première instance pour les trois grandes villes coloniales (Québec, Montréal et Trois-Rivières). Il s'occupait de la majorité des affaires civiles et criminelles courantes.
  • Le Conseil supérieur : Établi à Québec, il agissait à la fois comme la cour d'appel suprême de la colonie et comme le principal organisme administratif. Ses jugements étaient presque finaux, bien qu'un ultime recours devant le Conseil du Roi à Versailles ait été théoriquement possible. 
2. Les types de justice
  • La justice seigneuriale : Un réseau de tribunaux locaux gérés par les seigneurs. Ils traitaient principalement des infractions mineures et des litiges liés aux droits seigneuriaux (comme la perception des rentes ou les conflits de voisinage).
  • Le rôle de l'intendant : Le bras droit du roi pour l'administration civile agissait également comme un juge dans certains litiges, notamment ceux impliquant l'État, le commerce, ou les conflits complexes survenus entre particuliers.
  • La justice militaire : Distincte, elle était réservée au personnel militaire et à la marine, sous l'autorité du gouverneur général.
3. Les peines et principes
Contrairement au système contemporain, il n'y avait pas de séparation des pouvoirs : les administrateurs cumulaient les rôles exécutifs, législatifs et judiciaires. La justice criminelle de l'époque était sévère, utilisant les châtiments publics, les amendes, le bannissement, et parfois l'emprisonnement ou la peine de mort pour dissuader les crimes graves.