Le récit : le tailleur de la Rivière-des-Prairies
Je m'appelle Pierre Dagenais, dit Lépine. J'ai cinquante-quatre ans. Je ne suis pas soldat. Je suis tailleur.
Mon atelier tient dans une pièce de notre maison de bois au bord de la Rivière-des-Prairies, au Sault-au-Récollet. La table est une planche de pin. Dessus, mes ciseaux, mes craies, un reste de droguet bleu que les Sulpiciens m'ont commandé pour un habit d'enfant. Depuis trente-deux ans que je suis ici, j'ai appris à coudre entre deux corvées de défrichement. Quatre arpents à ouvrir pour les Seigneurs, puis on coud, puis on monte la garde.
Anne est à côté. Nous nous sommes mariés un 17 novembre, il y a presque vingt-quatre ans, à la chapelle Notre-Dame. Elle vient de Sedan, moi de La Rochelle. Nous avons vu Ville-Marie passer de quelques maisons à une bourgade qui ose se croire ville. Nous avons eu Françoise, Cécile, Michel, Élisabeth. Certaines reposent déjà à Pointe-aux-Trembles.
Cet été de 1689 est lourd. On parle de guerre avec l'Angleterre, de Denonville qui a attaqué les Sénécas l'an passé, de vengeance iroquoise qui couve. La milice est sur les dents. Chaque homme garde son fusil chargé près de la porte.
Dans la nuit du 4 au 5 août, l'orage arrive. Une pluie battante, de la grêle qui tambourine sur le toit. On entend à peine les chiens. Vers les trois heures du matin, des coureurs arrivent de Lachine en canot, trempés, hurlant que le lac a été traversé. Quinze cents guerriers, disent-ils, débarqués sans bruit. On ne les croit pas tout à fait, jusqu'à ce qu'on voie la lueur au sud-ouest. Lachine brûle.
Mon premier réflexe n'est pas héroïque. Je prends mes ciseaux et je les mets dans la poche d'Anne. Stupide geste de tailleur. Comme si on pouvait sauver un outil quand on va perdre une vie. Je prends le fusil. On n'a pas de palissade ici comme au fort Rémy. On a une maison, une porte qui ferme mal.
Ils viennent par petits groupes, en longeant les côtes. Ce n'est pas une bataille rangée, c'est une visite maison par maison. Le signal a été donné à Lachine, et maintenant la terreur remonte vers nous. J'entends les cris des voisins Gadois. Anne prie à voix basse, en patois de Champagne.
Ce que je comprends à ce moment-là, en tant que tailleur, c'est que le fil a lâché. Depuis 1665, on croyait que le Roi nous avait enfin sécurisés avec ses soldats. Mais la Nouvelle-France tient toujours à un fil. Une colonie de quinze mille âmes face à un continent. Sans les alliances avec les Hurons et les Algonquins, nous n'aurions jamais tenu un hiver. Et ce matin, ce fil casse.
On frappe à la porte. Pas comme un voisin.
Je ne vous raconterai pas la suite comme on raconte une victoire. Il n'y en a pas. Le 5 août au matin, 24 de nos gens sont morts sur place à Lachine, plus de 60 emmenés, 56 maisons rasées sur 77. Dans les semaines qui suivent, on enterrera, on cherchera les captifs, on ne retrouvera jamais 42 d'entre eux. On appellera 1689 l'année du massacre.
Moi, Pierre Dagenais dit Lépine, tailleur de la Rivière-des-Prairies, je m'arrête ici, le 9 août 1689, jour où le curé inscrit mon nom et celui d'Anne dans le registre des morts. Ma terre ne sera pas perdue. Mon fils Pierre, qui a seize ans, la reprendra. En 1702, il aura une concession à la côte Saint-Michel, en plein cœur de l'île enfin pacifiée après la Grande Paix de 1701.
Si tu passes aujourd'hui au Sault, tu ne verras plus ma maison. Mais tu verras encore la rivière, lar.ge, indifférente, et l'église de Pointe-aux-Trembles où j'ai fait baptiser mes filles. Pose ta main sur la pierre. C'est là que notre nom a tenu. »
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Extrait du registre de Pointe-aux-Trembles de 1694 où l'on fait mention de l'inhumation des hommes au cimetière. On avait d'abord enterré les morts au lieu de la bataille. /Auteur : Pointe-aux-Trembles via Wikipédia
Pierre Dagenais dit Lépine - Le tailleur de la Rivière-des-Prairies
Temps de lecture : 3 minutes - Reconstitution historique d'après les actes
« Bonsoir,
Je m'appelle Pierre Dagenais, on me dit Lépine. Je suis un tailleur.
Je suis né un dimanche de septembre 1634, à La Rochelle, paroisse Saint-Sauveur. Fils d'Arnaud et d'Andrée. Orphelin jeune, marchand un temps, puis j'ai pris la mer sans contrat. J'apparais ici, à Ville-Marie, le 5 août 1657, comme témoin chez le notaire Jean de Saint-Père. J'avais vingt-trois ans.
J'ai épousé Anne Brandon, de Sedan en Champagne, le 17 novembre 1665, à la petite chapelle Notre-Dame. Année du grand renfort. Le Roi envoyait ses soldats, ses filles, son intendant. Moi, j'offrais mes ciseaux.
Nous nous sommes installés au Sault-au-Récollet, entre la Rivière-des-Prairies et Pointe-aux-Trembles, là où les Sulpiciens nous ont concédé une terre. Les registres disent les lots 1120 à 1193.
Dans la nuit du 4 au 5 août 1689, l'orage éclate. Grêle, pluie noire. Quinze cents guerriers iroquois ont débarqué à Lachine sans être vus. À un signal, ils ont frappé toutes les maisons de la côte. Vingt-quatre morts sur place, plus de soixante captifs, cinquante-six maisons sur soixante-dix-sept rasées.
Ce matin-là, la terreur remonte la rivière jusqu'à notre porte. Je mets mes ciseaux dans la poche d'Anne, comme si on pouvait sauver un outil. Anne prie.
On appellera 1689 l'année du massacre. Je m'arrête ici, le 9 août, jour où le curé inscrit nos deux noms. Mon fils Pierre a seize ans. Il survivra. En 1702, les Sulpiciens lui donneront une terre à la côte Saint-Michel. »
Si vous passez au Sault aujourd'hui, posez la main sur la pierre de Pointe-aux-Trembles. C'est là que notre nom a tenu.
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Pierre Dagenais
dit Lépine et dit LePrince
1634 - 1689
Le tailleur de la Rivière-des-Prairies
Ancêtre des Dagenais d'Amérique
Qui était-il
Baptisé le 17 septembre 1634 à La Rochelle, paroisse Saint-Sauveur, fils d'Arnaud Dagenais et Andrée Poulet. Marchand bourgeois avant son départ.
Première trace à Montréal le 5 août 1657 comme témoin chez le notaire Jean de Saint-Père pour un bail entre Pierre Gadois et Michel Théodore. Âgé de 23 ans, il sait signer, fait rare.
Mariage le 17 novembre 1665 à Ville-Marie avec Anne Brandon, née le 28 août 1634 à Sedan, baptisée à Saint-Laurent. Union célébrée par le curé Gabriel Souart.
Métier tailleur et habitant. Double statut essentiel : il coud pour la garnison et défriche quatre arpents pour les Sulpiciens, seigneurs de l'île.
Installation au Sault-au-Récollet, entre les lots 1120 et 1193, entre Pointe-aux-Trembles et Rivière-des-Prairies, d'après les actes de baptême d'Élisabeth 1676 et sépulture de Cunégonde 1679, et le recensement de 1681.
Actes et repères - Annexe
- 5 août 1657 - Acte notarié Saint-Père, Montréal. Pierre Dagenais témoin. Première présence attestée.
- 17 nov 1665 - Mariage Pierre Dagenais dit Lépine et Anne Brandon, Notre-Dame de Ville-Marie. Contrat selon coutume de Paris.
- 1667 - Recensement : 33 ans, avec Anne et fils Michel 15 mois.
- 1676 - Baptême d'Élisabeth à Pointe-aux-Trembles.
- 3 sept 1679 - Sépulture de Cunégonde, même lieu. Preuve de résidence au Sault.
- 1681 - Grand recensement de la Nouvelle-France. Famille au Sault-au-Récollet.
- 9 août 1689 - Décès de Pierre et Anne lors du massacre de Lachine, inhumés à Rivière-des-Prairies.
- 21 oct 1672 / 1702 - Fils Pierre baptisé à Ville-Marie, reçoit terre à la côte Saint-Michel des Sulpiciens. Continuité de la lignée.
Le massacre de Lachine et de la Rivière-des-Prairies
dans la nuit du 4 au 5 août 1689
Dans la nuit du 4 au 5 août 1689, au milieu d'un orage de pluie et de grêle, environ 1 500 guerriers iroquois, principalement Mohawks de la Confédération des Cinq-Nations, traversent le lac Saint-Louis sans être vus et débarquent à Lachine, pointe ouest de l'île.
Au petit matin du 5 août, ils se placent en pelotons à toutes les maisons de la côte. À un signal, l'attaque commence. Selon les comptes rendus fiables conservés, 24 colons sont tués sur place et 70 à 90 capturés. Cinquante-six des soixante-dix-sept habitations sont rasées.
La férocité terrorise la région de Montréal. Certains captifs s'échapperont, d'autres seront relâchés lors d'échanges. Quarante-deux resteront sans nouvelles, probablement adoptés. L'année 1689 sera longtemps nommée l'année du massacre. Cette tragédie mènera à la revanche de Frontenac et, douze ans plus tard, à la Grande Paix de Montréal de 1701, que vivra le fils de Pierre.
Sources : Répertoire du patrimoine culturel du Québec, Parcs Canada, Monument du massacre de Lachine, Wikipédia recoupée.
Carte schématique - Vers 1680
ÎLE DE MONTRÉAL - 1680
Nord
Rivière-des-Prairies ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
| [Sault-au-Récollet]
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Sud : Fleuve Saint-Laurent
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À transmettre
1. Quel objet de tailleur aurais-tu sauvé si tu avais dû fuir en 1689 ?
Livret préparé d'après les recherches généalogiques des familles Dagenais, Chroniques Ancestrales, BAnQ et Répertoire du patrimoine culturel du Québec.
Maxime Coutié anime Plaque commémorative des événements de 1689 à Lachine
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waymarking.com. Aujourd'hui l'histoire.
Aujourd’hui l’histoire du massacre de Lachine, un événement oublié à force d’être réévalué
Mardi 4 février 2020
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Couverture du livre Le massacre de Lachine : roman canadien historique.
Portion de la couverture du livre Le massacre de Lachine : roman canadien historique, d’Alexandre Huot, publié en 1923.
PHOTO: Édition Edouard Garand / A. Fournier et J. Maurice
Il fut un temps où tous les petits Québécois apprenaient que, dans la nuit du 4 au 5 août 1689, 1500 Iroquois avaient tué plus de 200 villageois français lors d’un raid surprise. Avec le temps, le regard sur ce drame a changé, et des anthropologues ont plutôt parlé de 24 victimes et de 45 prisonniers. .
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Aujourd’hui, des historiens sont tentés de reconduire les récits de témoins directs, comme Gédéon de Catalogne ou le gouverneur Frontenac. L’un d’entre eux, Éric Bédard, parle à Jacques Beauchamp des dangers de vouloir, d’une part, chercher des héros dans l’histoire de la Nouvelle-France et, d’autre part, chercher une version politiquement correcte des faits.
Tout au long du 17e siècle, les tensions sont vives entre les Français vivant dans la vallée du Saint-Laurent et les Iroquois. L’alliance de la coalition laurentienne, qui prévoit la collaboration des Algonquins, des Micmacs, des Innus, des Anichinabés et des Malécites avec les Français, fait effectivement des ennemis des Iroquois, lesquels ont des prétentions hégémoniques sur le territoire.
Les attaques iroquoises contre les postes de Ville-Marie et de Trois-Rivières sont fréquentes. Certaines années, elles sont même incessantes. Les colons n’osent plus aller au champ sans fusil. Ville-Marie se dote d’une brigade canine pour déjouer les embuscades. À la fin des années 1650, on envisage même de fermer la colonie.
« À partir du début des années 1680, le gouverneur Frontenac est convaincu qu’il faut entreprendre une expédition expéditive, qu’il faut aller attaquer les Iroquois au milieu du continent. D’abord pour assurer notre présence avec nos alliés […], et puis un peu pour mater ces Iroquois, qui veulent absolument tout contrôler. Iroquois qui ont évidemment le soutien des Anglais. »
— Une citation de Éric Bédard